Publications
Bordet News n°76 (Revue des Amis de l'Institut Bordet)
Pourquoi est-ce si difficile de se défaire d’une dépendance tabagique ?
Ces dernières décennies, de nombreuses avancées ont été réalisées dans le domaine de la dépendance tabagique et permettent de mieux comprendre les bases neurobiologiques du désir intense de fumer et de la rechute.
La dépendance tabagique se caractérise par une vulnérabilité à la rechute et ce même après plusieurs années d’abstinence. Cette vulnérabilité provient d’un désir intense de fumer et d’une capacité réduite à contrôler ce désir.
Il existe différents types de dépendance. La dépendance physique est bien connue. Elle est principalement liée à la nicotine contenue dans les cigarettes. Le fumeur éprouve un besoin de fumer environ toutes les deux heures et ce afin de maintenir un taux de nicotine suffisant dans le sang. Suite à un arrêt tabagique, des symptômes de sevrage vont apparaître : anxiété, irritabilité, nervosité, troubles du sommeil, besoin pressant de fumer, etc. Ceux-ci sont limités dans le temps. La nicotine s’élimine du corps en 24 heures mais plusieurs semaines sont souvent nécessaires avant que le corps s’adapte à l’absence de nicotine et retrouve un nouvel équilibre. La dépendance psycho- comportementale renvoie, quant à elle, aux habitudes, aux automatismes, aux associations apprises entre cigarette et stimuli environnementaux. Cette dépendance est nettement moins bien comprise que la dépendance physique.
Normalement, l’être humain a des besoins et des désirs divers. Des stimuli environnementaux peuvent activer ces besoins et désirs et induire divers comportements destinés à satisfaire ceux-ci. Cependant, le sujet garde un certain contrôle par rapport à ses comportements. Cette possibilité de contrôle n’est plus aussi présente une fois que l’on devient dépendant.
Le développement de la dépendance psychocomportementale se fait par étapes. Différentes régions du cerveau vont chacune à leur tour jouer un rôle prédominant. Simultanément, des adaptations au niveau des cellules cérébrales vont avoir lieu. Une fois cette dépendance installée, la vulnérabilité à la rechute résulterait de changements cellulaires durables voire irréversibles. Ceci expliquerait pourquoi cette vulnérabilité reste présente après plusieurs années d’abstinence. Il semble donc que même après avoir arrêté de fumer, on reste dépendant de la cigarette et qu’on ne guérit jamais entièrement de sa dépendance !
Lorsqu’on est dépendant, le cerveau ne fonctionne pas selon la norme. Le comportement des fumeurs et la difficulté qu’ils ont à contrôler leurs comportements de consommation ne s’expliquent pas simplement par un manque de volonté, comme on l’a longtemps cru, mais bien par une modifications du fonctionnement cérébral. Les mécanismes de régulations cérébraux sont clairement réorganisés. Les mécanismes modifiés mènent à une gestion du plaisir qui s’organise autour de la consommation tabagique. On assiste à un renforcement de la valeur attribuée à la cigarette qui se traduit par une valorisation du besoin de celle-ci et une motivation à se procurer du tabac. Le sujet devient hypersensible aux stimuli environnementaux qui sont associés à la cigarette. Ces stimuli liés directement ou indirectement à la consommation tabagique (café, alcool, rencontres amicales, autres fumeurs…) réactivent un désir intense de fumer.
La dépendance physique et la dépendance psychocomportementale peuvent expliquer les rechutes qui surviennent jusqu’à un an après l’arrêt tabagique. Cependant, seule la dépendance psycho-comportementale interviendrait pour les rechutes plus tardives. En effet, le manque physique disparaîtrait totalement au bout d’une année d’abstinence.
Le stress joue également un rôle dans la survenue épisodique du désir intense de fumer. Durant la phase d’abstinence, un événement stressant peut ainsi provoquer une rechute. Notons que les circuits neuronaux qui sous-tendent l’action du stress sur la rechute sont aussi de mieux en mieux connus.
Ces nouvelles données, loin d’être culpabilisantes, permettent au fumeur de se sentir reconnu dans ses difficultés à arrêter de fumer. Elles soulignent également l’importance de recourir à des aides psychologiques et médicamenteuses pour faire face aux difficultés rencontrées lors du sevrage (envie intense de fumer, stress, prise de poids…). Cette meilleure compréhension et connaissance des bases neurobiologiques du désir intense de fumer et de la rechute ouvrent également de nouvelles perspectives pour le traitement du tabagisme telles que la mise au point de nouvelles aides médicamenteuses.
J. BECKERS*, C. MAYER* et Prof. Darius RAZAVI**
* Centre pour le traitement du tabagisme du CAF de l’Institut Jules Bordet
** Clinique de Psycho-Oncologie et des Soins Supportifs de l’Institut Jules Bordet
Page 12
Bordet News 76 : Avril 2006
