Dr Thierry Janssen chirurgien et psychothérapeute, "spécialisé dans l'accompagnement des maladies physiques”. |
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Bordet News 83 (Revue des Amis de l'Institut Bordet)
Aider nos patients à se guérir
Seul centre anticancéreux intégré en Belgique, l'Institut Jules Bordet propose aujourd'hui une médecine de haut niveau faisant appel aux techniques thérapeutiques les plus modernes. Au-delà des traitements de pointe proposés, l'Institut Bordet est connu pour la qualité de son accueil et son souci constant d'offrir à ses patients une prise en charge la plus humaine possible.
C'est cette volonté d'améliorer en permanence les relations patients/soignants qui a poussé les Docteurs Bron, Razavi et Van Velthoven à inviter Thierry Janssen, chirurgien et psychothérapeute réputé, "spécialisé dans l'accompagnement des maladies physiques", comme il se définit et auteur de "La solution intérieure", à animer un cycle de conférences à destination des équipes médicales et para-médicales sur le thème "Aider nos patients à se guérir". Cinq exposés d'une heure trente chacun qui ont rencontré un vif succès auprès du personnel de l'Institut.
Nous avons rencontré Thierry Janssen au terme de cette série de présentations.
Quel était l’objectif de ce cycle de conférences ?
Le but était de sensibiliser les équipes soignantes ainsi que le personnel d'accueil et d'accompagnement à une vision différente des patients et à une approche plus globale, plus multidimensionnelle de la relation thérapeutique. Nous apportons à nos patients beaucoup de remèdes, de technologies pour les aider à guérir. Disons plutôt : à être soignés car aider à guérir c’est plus que soigner. Cela implique de s’adresser à l’entièreté de la personne et de lui permettre de reprendre sa responsabilité dans le processus de sa guérison. C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui on sait que cela permet de stimuler des forces de guérison propre à chaque individu, notamment à travers la genèse d’émotions positives.
Par rapport à cela, le cycle de conférences s'est articulé autour de quels thèmes ?
Il s'est articulé autour de 5 grands thèmes répartis sur 5 séances. Nous avons tout d’abord examiné l’intérêt de l’effet placebo en médecine. Trop souvent on a tendance à vouloir démontrer son absence dans les effets thérapeutiques que nous obtenons. Cela nous permet de prouver notre efficacité. Cependant, il serait dommage de négliger l’importance de cet effet du sens et de la suggestion sur la guérison des patients. Car c’est un effet absolument universel et présent dans toutes les relations, a fortiori dans la relation des soignants
et des soignés. C’est un extraordinaire allié thérapeutique qui exige une qualité de présence de la part des soignants. Le poids de leurs mots, les intentions de leurs gestes ont des répercussions considérables sur l’évolution des patients. Nous n’en sommes pas assez conscients.
La seconde séance a mis l'accent sur l'importance des émotions positives. En quoi celles-ci interviennent-elles en médecine?
Depuis une vingtaine d’année le lien "psycho-corporel " est étudié par une discipline malheureusement encore peu enseignée dans nos facultés de médecine : la psycho-neuro-endocrino-immunologie. On découvre alors qu’il y a un lien évident entre la façon dont on pense, les émotions qui accompagnent nos pensées et leurs répercutions sur les réactions physiologiques du corps. Ainsi, par exemple, le simple fait de penser positivement génère des émotions agréables qui stimulent le système nerveux parasympathique et, de là, toute une série de mécanismes de réparation et des défenses immunitaires de première ligne, en particulier les fameuses cellules NK. En revanche, penser négativement entraîne des émotions désagréables (comme la peur, l’anxiété ou la colère) qui activent le système nerveux sympathique et donc mettent le corps sous tension. Il s’en suit une production hormonale perturbée (notamment de l’adrénaline et du cortisol) qui, si elle perdure, dérègle les défenses immunitaires, perturbe les réactions inflammatoires et affaiblit le corps. On considère aujourd’hui que 75 à 90 % de toutes les maladies sont en lien avec le stress, un stress chronique dû, entre autres, à des pensées négatives et des émotions désagréables. Cela ne veut pas dire que le stress soit le seul responsable de toutes ces pathologies mais qu’il fragilise les individus et les rend plus sensibles à toute une série de facteurs à l’origine des maladies.
On pointe beaucoup du doigt le stress dans les causes d’apparition du cancer. N'est-ce pas dangereux ? Ne risque-t-on pas d’induire un sentiment de culpabilité chez les patients ?
C’est une question très importante. Car aujourd'hui, de plus en plus de gens pensent qu’il existe un lien causal entre leurs tensions psychologiques, des chocs émotionnels et l’apparition d’un cancer. Or, à ce jour, aucune étude sérieuse ne permet de confirmer cette suspicion. On peut imaginer que, confrontés au diagnostic du cancer, certaines personnes prennent conscience de la finitude de l’existence et souhaitent réussir leur vie. Du coup, ces malades examinent peut-être leur parcours de vie et y trouvent des problèmes qu’ils rattachent à leur cancer sans que ceux-ci aient un réel lien de cause à effet avec la maladie. Ceci dit, je crois que nous devons, en temps que scientifiques, rester très prudents par rapport à ce problème. En effet, même si il ne semble pas exister de lien causal très spécifique et unique, certaines études montrent que le fait d’être stressé de manière chronique fragilise les chromosomes et les empêchent de se réparer. On peut donc imaginer que parmi l'ensemble des causes à l'origine du cancer, le stress constitue un élément de déstabilisation, prédisposant plus facilement au cancer. Plusieurs équipes américaines travaillent sur ce sujet. Vous avez raison de dire que le danger consiste à culpabiliser les gens, parce que personne n’est coupable d’être malade, ni même d’être stressé. Il ne faut pas confondre culpabilité et responsabilité. Je crois que la notion de responsabilité fait cruellement défaut dans notre culture et, du coup, dans notre façon d’envisager la santé, la maladie et sa guérison. Dès qu’on accepte sa responsabilité dans un processus de cause à effet, on est à même de trouver des réponses pour changer certaines causes et donc obtenir d’autres effets. Il ne faut pas culpabiliser, mais il faut nous poser les questions fondamentales : comment mange t-on ? Comment vit-on ? Quel stress s’impose-t-on? Quelle société construisons-nous? Passons-nous notre temps à regretter le verre à moitié vide ou, au contraire, avons-nous envie de nous réjouir du verre à moitié plein ? Et, mieux que cela, pensons-nous à boire l’eau qui est dans le verre ? C’est cela la force des émotions positives sur la santé.
Vous avez également mis en avant l'importance du toucher comme outil thérapeutique sous-estimé. En quoi est-il si important?
Le toucher constitue une forme de communication non-verbale extrêmement puissante. Sans être touché, il est impossible de grandir, de se développer… Rappelons que nous sommes "équipés" de 640.000 récepteurs tactiles et que la peau constitue le plus grand organe de notre corps. Un massage, même partiel, génère automatiquement des émotions positives, une stimulation parasympathique. Un massage profond entraîne, lui, une augmentation de la production des hormones de croissance, d'endorphines, de la sérotonine. Hélas, le toucher reste tabou dans notre société car il renvoie à un certain nombre d'interdits et de confusions, notamment sexuelles. Il est important d'apprendre à toucher et à se laisser toucher, dans le cadre de ses propres limites.
Vous ne préconisez pas l'abandon de la médecine scientifique mais prônez une médecine intégrée. Qu'entendez-vous par là?
Une médecine intégrée ou une médecine intégrative, est une médecine qui place le patient au coeur du débat et met à sa disposition le meilleur de ce qui existe pour l’aider à guérir. Bien sûr, nos chimiothérapie, nos radiothérapies, nos techniques chirurgicales ont connu des progrès considérables et constituent autant d'éléments incontournables. Mais certaines choses manquent à nos patients, notamment pour les aider à générer de l’émotion plus positive, les aider à soulager le corps, à l'utiliser différemment, à respirer…. Des approches qui pourraient être intégrées dans une Médecine avec un grand "M".
C'est votre pratique de thérapeute qui vous a conduit à ce constat?
Après avoir pratiqué la chirurgie, j’ai côtoyé et je me suis formé à des univers thérapeutiques très différents. Le constat est qu’il existe un fossé entre ces différentes cultures de soins. Or, pour dialoguer entre cultures il faut parler la même langue. Mon travail est de traduire des intuitions millénaires faisant partie du patrimoine culturel de notre humanité, en mots de notre science. Lorsque je travaillais à l’hôpital, je n’étais pas conscient du fait que de plus en plus de malades, frustrés de n’être considérés que comme des corps ou des organes, vont consulter d’autres thérapeutes. Notre médecine est le reflet de notre société. Rien ne changera si nous ne changeons pas la façon d’enseigner la manière de soigner et surtout de guérir.
Le succès rencontré par votre cycle de conférences est-il le signe que le personnel soignant se sent de plus en plus à l'étroit dans son cadre strict d'intervention?
Je le crois. Les patients ont déjà montré le chemin puisque des études montrent qu'entre 30 et 70% des patients dans le monde occidental, Etats-Unis compris, vont vers des médecines dites alternatives ou complémentaires. En fait, ce qu’ils trouvent là, c’est une écoute, une prise en charge globale de leur personne, des conseils et du bon sens que nos pratiques médicales ne leur donnent pas. On ne peut pas faire fi de cet état de fait et on ne peut pas non plus faire abstraction du fait que la médecine et les médecins se trouvent aujourd'hui, d'une certaine manière, dans une impasse. L'arsenal thérapeutique est de plus en plus conséquent mais les soignants sont de plus en plus démunis face à la détresse humaine.
Aux Etats-Unis, certaines Universités ont déjà intégré certaines médecines alternatives dans leur programme d’enseignement. Qu’en est-il aujourd’hui en Belgique ?
Aux Etats-Unis, il y a 80 facultés de médecine, et non des moindres (Duke, Stanford, Harvard…), qui ont intégré dans leur enseignement une information à la médecine alternative et complémentaire; certaines ont même créé des centres pour les médecines alternatives et complémentaires dans leurs propres entités hospitalières.
En Belgique, à ce jour, je ne connais pas de centre universitaire qui travaille dans ce sens. Il existe certes des initiatives individuelles. Elles sont fort louables et importantes, mais je crois qu’il va falloir, à un moment donné, que quelqu’un décide de rationaliser tout cela. Il faut vraiment bâtir un projet et proposer aux étudiants, sous la forme d’un cours à option par exemple, une information à ces approches.
Quand on voit aujourd'hui effectivement le nombre de psychothérapeutes oncologues en Belgique par rapport aux besoins réels estimés, on est loin des priorités dont vous parlez. Que préconisez-vous?
Oui, je crois. On n'est manifestement pas encore assez convaincu de l’importance de ces approches et du fait qu'elles pourraient nous faire faire de réelles économies par ailleurs. Tout système fonctionne selon sa propre logique. Notre système est un système qui produit et consomme. Notre médecine est le reflet de ce système. Je n’ai pas dit qu’elle était mauvaise, mais elle est l’émanation d’une civilisation, d’une société de consommation. Il est évident qu'en travaillant au niveau de la personne, on finira par consommer moins -on le sait, c’est une réalité-. Cependant un système n’évolue que dans la nécessité. Tant qu’il récolte des bénéfices et des avantages de sa manière de fonctionner, il n’a pas de raison de changer. Il résiste même au changement. Il n’y pas lieu de détruire le système en place mais, simplement, l’accompagner dans son évolution. Or, évolution il y aura car nous commençons à nous en rendre compte dans tous les secteurs de notre société, nécessité il y a !
Interview: Ariane Cambier
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Bordet News 83 : Décembre 2007

